8
Les trois jours qui suivirent, feu le doge Zeno reposa dans son palais, honoré la journée du dernier hommage de respectables citoyens, gardé la nuit par des vigiles. J’occupai ce temps à m’entraîner dans ma chambre à manier la vieille mais encore digne épée, jusqu’à ce que je parvienne à pourfendre et à embrocher sans difficulté les maris fantômes. Ce qui me posait le plus gros problème, à la vérité, c’était simplement le transport de l’épée, qui était aussi longue que ma jambe. Impossible de la glisser ainsi lame nue dans ma ceinture, j’aurais risqué de m’empaler le pied en marchant. Quelle que fut la façon dont je la porterais, ce serait dans son fourreau, ce qui l’alourdissait encore un peu plus. Pour la dissimuler, je devrais la recouvrir de mon long manteau de laine, ce qui ne me faciliterait pas la manœuvre délicate consistant à dégainer.
Cela ne m’empêcha pas de concevoir de savants plans d’attaque. Au second jour de la veille mortuaire, j’écrivis un mot de mon écriture la plus scolaire, m’appliquant à tracer, et même à dessiner au mieux les caractères : « Viendra-t-il à la fois aux funérailles et à l’intronisation ? » Je considérai la missive d’un œil critique, puis soulignai bien le il, de façon qu’il n’y eût aucune méprise possible sur la personne dont il s’agissait. Je pris ensuite la peine de calligraphier laborieusement au-dessous mon propre nom, afin qu’on identifie nettement que cela venait de moi. Après quoi, ne faisant confiance à aucun serviteur, je livrai directement le mot à la maison muette et y attendis un autre interminable moment qu’il en sorte, vêtu des sombres habits du deuil. Je fis alors le tour par la porte de service, glissai la lettre à la vieille harpie qui servait de gardienne et lui dis que j’attendrais la réponse.
Après une nouvelle attente, elle s’en revint. Elle n’avait aucune réponse, mais de son doigt noueux me fit signe d’entrer. Je la suivis de nouveau jusqu’aux appartements d’Ilaria et trouvai ma dame penchée sur mon papier. Elle semblait quelque peu énervée et négligea de me gratifier d’un chaleureux bonjour, se contentant de me jeter :
— Je sais lire, bien sûr, mais pas moyen de déchiffrer ta misérable écriture. Lis-moi cela toi-même.
Je le fis, et elle me répondit par l’affirmative. Comme tous les membres du Grand Conseil de Venise, son mari serait à la fois présent aux cérémonies d’inhumation et à celles qui célébreraient la désignation du nouveau doge élu.
— Pourquoi cette question ? ajouta-t-elle.
— Cela me fournira deux occasions, expliquai-je. J’essaierai de faire en sorte de... d’accomplir mon service le jour des funérailles, et, si c’est impossible, cela me donnera au moins une idée plus précise quant à la façon de procéder lors de l’assemblée de nobles qui s’ensuivra.
Elle me prit le papier des mains et le regarda.
— Je ne vois pas mon nom, là-dessus.
— Évidemment non, fis-je, du ton expérimenté d’un conspirateur chevronné. Je n’irais pas compromettre une illustrissime !
— Et le tien, s’y trouve-t-il ?
— Oui, là. (Je désignai mon nom avec fierté.) Vous voyez, c’est mon nom, ma dame.
— L’expérience m’a appris qu’il est rarement sage de coucher ce genre de chose par écrit, affirma-t-elle, puis elle plia le papier et le glissa dans son corsage. Je le mettrai en lieu sûr.
Je tentai de lui suggérer qu’elle n’avait qu’à le déchirer, simplement, mais elle poursuivit, sur un ton de reproche :
— J’espère que tu comprends à quel point il était imprudent de ta part de venir ici sans mon autorisation.
— J’ai attendu, afin d’être certain qu’il soit sorti.
— Mais si quelqu’un d’autre... je veux dire, si l’un de ses proches ou de ses amis était là, hein ? Écoute-moi bien, à présent. Tu ne reviendras jamais ici à moins que je ne t’y convoque, est-ce clair ?
Je souris.
— Jusqu’à ce que vous soyez libre de...
— Jusqu’à ce que je t’y convoque. File, maintenant, et vite. J’attends... enfin, il pourrait rentrer d’un instant à l’autre.
Je revins donc chez moi poursuivre l’entraînement. Et, le lendemain soir, alors que les funérailles débutaient, je me retrouvai parmi les spectateurs. L’enterrement d’un citoyen ordinaire donnant déjà lieu, à Venise, à une pompe extrême, je vous laisse imaginer ce que fut la splendeur de celui du doge. Le défunt ne reposait pas dans un cercueil, mais sur une litière ouverte, habillé des vêtements les plus somptueux de sa fonction, les mains froides et rigides repliées sur sa canne de commandement, le visage fixé dans une sereine expression de sainteté. La dogaresse, sa veuve, se tint constamment à ses côtés, si bien enveloppée de voiles qu’on ne pouvait distinguer d’elle que sa blanche main posée sur l’épaule de son mari décédé.
La litière mortuaire fut d’abord déposée sur le pont du grand Bucentaure doré du doge, à la proue duquel, placé en berne au milieu du mât, flottait le drapeau ducal aux couleurs pourpre et or. Mû avec une lenteur solennelle par ses quarante rames qui semblaient à peine bouger, le bateau monta et redescendit ainsi les principaux canaux de la cité. Derrière et tout autour, de multiples barques et gondoles, tendues de crêpe noir, acheminaient les membres du Conseil, toute la seigneurie de la ville et les dignitaires de la Quarantia, ainsi que les principaux prêtres et représentants des confréries d’artisans. L’ensemble du cortège alternait hymnes et prières.
Lorsque l’illustre chef défunt eut suffisamment paradé le long des voies d’eau, on déchargea sa litière sur la terre ferme, et huit nobles la prirent sur leurs épaules. La procession devait arpenter la plupart des principales rues de la ville, et les porteurs, en général plutôt âgés, durent ainsi passer la main à de nombreuses reprises. Toujours accompagné de la dogaresse et pleuré par la longue escorte des officiels de la cour, à présent à pied, le corps du doge, enveloppé par la lugubre et morne mélopée des orchestres funèbres, fut suivi de contingents de pénitents qui se fouettaient symboliquement avec lenteur et de tous les Vénitiens qui n’étaient ni trop jeunes ni trop vieux ou malades pour marcher.
Tant que le corps fut transporté sur l’eau, je ne pus rien faire d’autre que le regarder depuis la rive, avec les autres. Dès qu’il fut débarqué, en revanche, j’eus l’impression que la chance avait décidé de me sourire. Avec le crépuscule surgit en effet à nouveau de la mer le caligo. Baignées de brumes humides, les obsèques prirent alors, dans la musique soudain étouffée, comme assourdie, de chants devenus lugubres et caverneux, un tour plus mélancolique et plus mystérieux encore.
Des torches furent accrochées tout au long du parcours, et la plupart des marcheurs allumèrent les chandelles dont ils s’étaient munis. J’avançai un moment dans la foule des anonymes (claudiquant plutôt qu’autre chose, à la vérité, car cette épée toute raide le long de ma jambe m’obligeait à la faire pivoter pour avancer) et progressai peu à peu jusqu’au premier rang de cette multitude. De là, je pus constater que presque tous les officiels du cortège, exception faite des prêtres, étaient vêtus de manteaux et avaient la tête recouverte d’une capuche. Dissimulé de la sorte moi aussi, je pourrais aisément être pris pour l’un des artisans qui cheminaient en queue de procession. Même ma petite stature restait discrète, un certain nombre de femmes voilées n’étant guère plus épaisses que moi, et quelques nains ou bossus plus petits encore. J’en profitai pour remonter imperceptiblement le flot d’officiels, sans que nul songeât à m’en demander compte, jusqu’à ce que je ne fusse plus séparé des porteurs de la litière que par une rangée de prêtres qui psalmodiaient leur habituelle complainte de prières en agitant des encensoirs, comme pour ajouter leur fumée au brouillard ambiant.
J’étais loin d’être le seul marcheur de la procession à passer inaperçu. De fait, les gens étaient emmitouflés dans la laine de leurs vêtements, et, perdu dans un brouillard presque aussi laineux, j’eus bien du mal à repérer ma proie. Cette déambulation fut heureusement assez longue pour que, me portant avec précaution aux côtés d’un marcheur après l’autre et scrutant avec acuité le profil de leur visage qui dépassait des capuches, je finisse par identifier le mari d’Ilaria, sur lequel je gardai désormais un œil vigilant.
Une occasion survint lorsque, en débouchant d’une rue étroite, le cortège arriva sur le quai pavé du nord de la ville. Quoique dans l’épaisseur de la nuit et du brouillard il fut assez difficile de le reconnaître, j’y parvins sans mal, car le bateau du doge abordait le Lagon mort, près de l’endroit où résidaient mes amis des barges. Après avoir fait le tour de la cité pour se retrouver devant nous, il attendait d’accoster. Il devait convoyer le doge vers son ultime demeure, sur l’île des Morts, pour l’instant invisible. Il y eut un remous dans le cortège lorsque les gens proches de la litière voulurent à toute force aider les porteurs à hisser le défunt à bord du navire. Cette bousculade me donna l’occasion de me mêler à eux. Je jouai des coudes jusqu’à me placer à la hauteur de mon gibier, et, dans ce remue-ménage, nul ne remarqua la lutte que je dus mener pour dégainer mon épée. Heureusement pour moi, le mari d’Ilaria ne s’empressa pas de passer son épaule sous la litière : son décès eût en effet entraîné la chute inéluctable du doge dans l’eau du Lagon mort.
Ce qui chut, en revanche, ce fut le lourd fourreau de mon épée ; ma maladresse l’avait décroché de la ceinture de ma tunique. Il émit, en heurtant les pavés, un lourd tintement métallique et continua ensuite à manifester bruyamment sa présence, bousculé par les pieds innombrables qui traînaient là. Mon cœur bondit dans ma poitrine, et je l’eus au bord des lèvres lorsque je vis le mari d’Ilaria se pencher pour ramasser la gaine. Il ne poussa cependant aucun cri pour rameuter qui que ce fût et se contenta de me la tendre gentiment avec ce simple commentaire :
— Tenez, jeune homme, vous avez laissé tomber cela.
J’étais juste à côté de lui, nous nous trouvions tous deux chahutés par le mouvement de la foule alentour. Je tenais mon épée bien en main, cachée sous mon manteau, c’était le moment idéal de le frapper, mais comment l’aurais-je pu ? Il venait d’empêcher que je fusse découvert, pouvais-je le trucider en remerciement de ce bienfait ?
Une autre voix siffla alors à mon oreille : « Espèce de crétin d’asenazzo ! » Il y eut comme un son grinçant, et quelque chose de métallique brilla à la lueur de la torche. Tout cela se produisit au bord de mon champ de vision, aussi mes impressions furent-elles aussi fragmentaires que confuses. Il me sembla cependant que l’un des prêtres qui avait jusque-là agité un encensoir avait soudain brandi à la place un objet argenté. Au même instant, le mari d’Ilaria plongea vers l’avant et cracha une substance qui, sous cette lumière, me parut noire. Bien que je ne lui eusse rien fait moi-même, il venait d’être attaqué. Il tituba, heurta les personnes groupées autour de nous et s’écroula, entraînant deux hommes au moins dans sa chute. Une lourde main s’abattit alors sur mon épaule, mais, en me démenant, je lui échappai et, dans un mouvement de recul, je parvins à m’extraire du cœur du tumulte. Alors que je luttais pour franchir le cercle situé en périphérie et que je bousculais bon nombre de badauds, mon fourreau tomba de nouveau, suivi de l’épée elle-même. Je ne songeai pas à les ramasser : saisi de panique, je ne pensais qu’à une chose, fuir loin et vite. J’entendis jaillir juste derrière moi des exclamations stupéfaites et indignées, mais j’eus tôt fait de m’échapper de tout cet amas de torches et de chandelles et de me réfugier dans la bénédiction du brouillard nocturne.
Je poursuivis ma course le long du quai jusqu’à ce que deux nouvelles silhouettes surviennent devant moi, dans la nuit embrumée. J’aurais pu me carapater, mais je reconnus des silhouettes d’enfants et eus tôt fait d’identifier mes deux amis, Ubaldo et Doris Tagiabue. Quel soulagement de rencontrer enfin quelqu’un de familier... et de petit ! Je tâchai d’afficher une expression joviale, ne parvenant probablement qu’à arborer une face blafarde et effrayante, mais je les saluai néanmoins avec gaieté :
— Salut, Doris ! Eh, dis-moi, mais tu es toujours propre comme un sou neuf !
— Toi pas, en tout cas, répliqua-t-elle en pointant son doigt dans ma direction.
Je baissai les yeux vers la partie inférieure de ma personne. Le devant de mon manteau était humide, et pas seulement par l’effet du brouillard : je le trouvai aspergé et tout éclaboussé d’un rouge brillant.
— Et tu es blanc comme un linge, mon pauvre vieux, remarqua Ubaldo. Que s’est-il passé, Marco ?
— J’ai été... j’ai failli être un bravo, bredouillai-je, la voix soudain mal assurée.
Ils me regardèrent, abasourdis, et je m’expliquai. C’était un véritable soulagement de pouvoir en parler à quelqu’un de neutre.
— Ma dame m’a envoyé tuer un homme. Mais je pense qu’il est mort avant que je puisse passer à l’acte. L’un de ses ennemis a dû intervenir ou bien a loué les services d’un bravo pour le faire.
— Tu penses qu’il est mort, dis-tu ? s’exclama Ubaldo.
— Tout est arrivé très vite. J’ai dû prendre la fuite. Je suppose que je ne saurai ce qui s’est produit exactement que lorsque les crieurs publics de la veille de nuit viendront annoncer les dernières nouvelles.
— Où cela s’est-il passé ?
— Là-bas, près de l’endroit où le doge défunt devait être embarqué. Peut-être ont-ils interrompu son transfert, d’ailleurs. C’est la pagaille la plus totale, à présent.
— Je peux peut-être aller voir. Tu seras fixé avant les crieurs de demain, ainsi.
— Vas-y, dis-je. Mais fais attention, Boldo. Ils auront vite fait de suspecter tout étranger surpris à rôder dans le coin.
Il disparut en trombe dans la direction d’où j’étais venu, et je m’assis en compagnie de Doris sur un bollard au bord de l’eau. Elle me considéra d’un air grave et, après un moment, interrompit le silence :
— L’homme, c’était le mari de la dame, n’est-ce pas ?
Elle n’en fit pas une question, mais j’opinai du chef, sans un mot.
— Et tu aimerais prendre sa place.
— Je l’ai déjà fait, rétorquai-je, avec toute la fierté que je fus capable de trouver.
Comme Doris sembla tressaillir de douleur, je tempérai mon propos avec une certaine humilité :
— Une fois, seulement.
Cet instant d’abandon semblait si lointain, à présent, et comme j’étais à mille lieues, en cet instant, de souhaiter le réitérer ! Curieux, me dis-je à part moi, combien l’anxiété peut diminuer les ardeurs viriles. Fichtre, dire que si je me retrouvais, là maintenant, dans la chambre d’Ilaria, si elle était nue, souriante et me faisait signe d’approcher, je ne serais même pas en mesure de...
— Ton trouble doit être extrême, intervint soudain Doris, comme pour ratatiner encore un peu plus mon désir flageolant.
— Nullement, répliquai-je, plus pour m’en convaincre moi-même que pour en persuader la jeune fille. Le seul crime que j’ai commis, c’est de me trouver à un endroit où je n’aurais pas dû me trouver. Et lorsque je me suis enfui, personne ne m’a ni attrapé ni reconnu, si bien que nul ne sait, en fait, que j’étais là-bas. À part toi, naturellement.
— Et que va-t-il se passer, maintenant ?
— Si l’homme est mort, ma dame ne tardera pas à me réclamer pour me gratifier de sa tendre reconnaissance. Je ne te cache pas que je m’y rendrai le rouge aux joues, car j’aurais préféré la revoir dans la peau d’un audacieux bravo qui a réussi à trucider son oppresseur... (Une pensée m’effleura.) Mais, au moins, je pourrai la voir, désormais, la conscience tranquille.
Cette constatation me gonfla d’une bouffée de joie et de courage.
— Et s’il n’est pas mort ?
La bouffée se vida d’un coup. Je n’avais à aucun moment envisagé cette éventualité. Je ne répondis rien et restai assis à me demander ce que je ferais... ou plutôt ce que j’aurais à faire.
— Peut-être, alors, hasarda Doris, mais d’une toute petite voix, me prendrais-tu pour maîtresse à sa place ?
Je montrai les dents.
— Pourquoi t’entêtes-tu à mettre sur le tapis cette suggestion ridicule ? Et maintenant, encore, alors que je suis empêtré dans des problèmes mille fois plus graves !
— Si tu avais accepté d’emblée ce que je t’avais proposé, tu n’aurais pas tous ces problèmes, à l’heure qu’il est.
C’était un raisonnement à la fois juvénile et féminin, complètement absurde, mais il recelait cependant assez de vérité pour m’inciter à répondre, non sans cruauté :
— Dona Ilaria est belle, toi, non. C’est une femme, tu es une enfant. Elle porte le titre de Dona, et j’appartiens à une famille de haute lignée. Jamais je ne pourrais prendre comme fiancée une jeune fille qui ne serait pas née noble, et...
— Elle ne s’est pourtant pas conduite très noblement, je trouve, ni toi non plus !
Mais je continuai, imperturbable :
— Elle est toujours propre et parfumée ; toi, tu viens à peine de découvrir qu’on pouvait se laver ! Elle sait faire l’amour de façon sublime ; tu n’en sauras jamais davantage que Margarita la truie...
— Si ta dame sait si bien baiser que cela, elle doit t’avoir appris comment faire. Tu pourrais donc me l’enseigner...
— Et voilà !... Jamais une dame, justement, n’utiliserait un terme aussi vulgaire que « baiser » ! Ilaria appelle cela jouer de la musique.
— Eh bien, apprends-moi à parler comme une dame. Explique-moi comment « jouer de la musique » comme une vraie dame.
— Tu es insupportable ! J’ai tant d’autres choses en tête que je me demande vraiment ce que je suis en train de faire, assis ici à ergoter avec une imbécile.
Je me levai et ajoutai avec rudesse :
— Ecoute, Doris, tu es une fille bien. Pourquoi persistes-tu à vouloir offrir ce que tu ne peux donner ?
— Parce que... (Elle secoua la tête afin de dissimuler l’expression de son visage derrière le casque blond de ses cheveux.) Parce que c’est tout ce que j’ai à offrir.
— Ohé, Marco ! appela Ubaldo qui se matérialisa dans le brouillard arrivant vers nous, encore essoufflé de sa course.
— Alors, qu’as-tu découvert ?
— Laisse-moi te dire une bonne chose, bonhomme. Bénis le ciel de ne pas être le bravo qui a fait cela !
— Qui a fait quoi, au juste ? demandai-je, étreint d’une singulière appréhension.
— Tuer ce type, pardi ! Le gars dont tu nous as parlé. Il est mort, en effet. Ils ont retrouvé l’épée du crime.
— Ce n’est pas vrai ! protestai-je. L’épée qu’ils ont récupérée est certainement la mienne, et ils n’y trouveront pas une seule goutte de sang.
Ubaldo haussa les épaules.
— Ils ont mis la main sur une arme. On peut compter sur eux pour appréhender l’assassin. Il faudra bien qu’ils trouvent un quidam pour endosser la responsabilité du crime, vu la personnalité de la victime.
— Bah, ce n’était jamais que le mari d’Ilaria...
— C’était le futur doge.
— Quoi ?
— Comme je te le dis. Si ceci n’était pas arrivé, c’est lui qu’on aurait proclamé dès demain matin nouveau doge de Venise. Par-dieu ! C’est bien ce que j’ai entendu affirmer, en tout cas, et je l’ai entendu répéter un certain nombre de fois. Le Conseil l’avait élu en remplacement de Sa Sérénité le doge Zeno, et ils n’attendaient plus que la fin de la cérémonie d’inhumation pour proclamer son avènement.
— Oh, Dio mio ! allais-je m’exclamer, mais Doris me l’avait ôté de la bouche.
— Il va maintenant falloir qu’ils reprennent le vote à zéro. Mais pas avant qu’ils se soient emparés du bravo coupable du meurtre. Car il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un banal règlement de comptes dans une ruelle dérobée. À la façon dont ils en parlent, c’est là un événement d’une gravité sans égale dans l’histoire de la République.
— Dio mio, répéta Doris dans un souffle. Que vas-tu faire, à présent ?
Après un instant de réflexion, pour autant que mon cerveau perturbé en fut encore capable, je répondis :
— Il serait peut-être préférable de ne pas rentrer chez moi, ce soir. Puis-je dormir dans un coin de votre barge ?